Il a changé de look
Il a renoncé à la superbe moustache qui lui donnait un air de Commodore de la Royal Air Force. “J’avais tendance à en tortiller les pointes et ça devenait un peu énervant pour mon épouse…” Retour à la barbe poivre et sel que les téléspectateurs de RTL-TVI connaissent bien. C’est qu’à soixante ans aujourd’hui, le plus bilingue des journalistes wallons est omniprésent sur les écrans et hyperactif en dehors. Qu’est-ce qui fait courir Christophe Deborsu? L’amour, tiens. L’amour de la vie en général et celui de sa femme, en particulier.

Christophe Deborsu, derrière une silhouette dégingandée, un journaliste qui ne se contente pas de décrire l’apparence pour aller au fond des choses et piquer où c’est sensible.
Agenda millimétré, l’homme n’est pas facile à saisir pour une rencontre. Quand il ne met pas sur le gril l’un ou l’autre invité politique, il est aux Etats-Unis ou, plus récemment, en Chine. Ou alors, il se balade en solo, caméscope au poing, pour aborder d’un “Je vous dérange?” des êtres humains que trop peu de journalistes songent à interroger. Et le reste du temps, il rédige des chroniques – en néerlandais, surtout, pour “Het Laatste Nieuws” et “Het Belang van Limburg”. Entre tout ça, quelques livres, dont le dernier, “Bente et Baudouin” est un véritable ovni littéraire. Fallait l’écrire, un roman d’amour qui allie romance et suspense, avec le kidnapping d’un… Bart De Wever pas ravi et une double fin au choix du lecteur. En même temps, une brique: plus de 900 pages – parce qu’il est publié tête-bèche, en français et en néerlandais. Un pari risqué de l’éditeur (dans notre pays, le seul ouvrage bilingue à succès reste le Moniteur belge – Belgische Staatsblad) mais d’abord, une gageure: en fait, Christophe l’a d’abord écrit en néerlandais avant de le traduire dans sa langue maternelle. Ce n’est pas chercher la facilité!

Il est “amoureux des Flamandes” – enfin, d’une, surtout.
On dit pourtant que le français, c’est la langue de l’amour. Mais pour lui, pas exclusivement. Il blague: “Je suis amoureux des Flamandes”… parce qu’elles sont moins indépendantistes que les hommes. Mais lui qui est issu d’une famille plutôt wallingante, est surtout tombé raide amoureux d’une journaliste flamande, Annick De Wit, devenue son épouse. “Foudroyé: le vrai “liefde op het eerste gezicht”. Elle avait aimé “Dag Vlaanderen”, son premier livre en néerlandais, ils se sont rencontrés il y a quatorze ans et ne se sont plus jamais quittés. Annick est aussi son co-auteur (d’un autre livre, “Dag, Bonjour”), sa première lectrice et son point d’ancrage au Nord. Elle est originaire d’un coin de la Province d’Anvers. Christophe a choisi d’y loger Bente, l’héroïne adolescente de son dernier livre, amoureuse du jeune Baudouin, qui ne pouvait vivre ailleurs que dans le Namurois… On décrit mieux ce qu’on connaît bien.
Dans leur vraie vie, Christophe et son épouse vivent ensemble mais en alternance, à Schelle près d’Anvers et Namur, fifty-fifty. Il aime les deux mais persiste, comme son héros, à se dire totalement “Namoureux” de sa belle ville au confluent de la Meuse et de la Sambre. Etre le rejeton d’une famille wallonne depuis 3 siècles, profondément ancrée dans son terroir, ça laisse une sacrée empreinte. Elle ne l’a pourtant pas empêché d’aller voir ailleurs. Avec un goût prononcé pour le défi, puisqu’il a fait ses études de droit en néerlandais, à la KU Leuven.
– Pourquoi, waarom?
– Je voyais les étudiants flamands venir faire leur droit à Namur et la logique aurait voulu que j’aille à l’université ici, mais je me suis dit que j’allais faire l’inverse. Donc, c’est l’exemple flamand qui m’a fait aller à la KUL. Un peu dans l’idée de montrer que je n’étais pas moins bon qu’eux…
L’élément déclencheur de cette décision qui a changé sa vie vient peut-être de loin:
– Adolescent, mon père rêvait de devenir diplomate. Mais il n’a pas réussi l’examen de néerlandais du concours d’entrée, alors qu’il maîtrisait pourtant bien la langue. A cause d’un seul mot, “ontwikkelingsland”, pays en voie de développement; il était stressé, il a traduit par “pays développé”, ça a suffi pour le faire échouer… Il a souffert de ce traumatisme et il m’en est resté quelque chose.

Avoir de la chance dans la vie, c’est pas du luxe
Christophe a eu plus de chance que son père. Ses années de reportages (et de résilience dans l’univers sans pitié de l’audiovisuel) lui ont permis d’être à l’aise dans tous les milieux et dans la plupart des situations. D’avoir une certaine aisance matérielle, aussi. Encore que cela soit relatif: “Ce n’est en rien du luxe, c’est une liberté, celle de ne pas devoir se faire trop de soucis pour les fins de mois et de pouvoir mettre un petit peu de côté, au contraire de beaucoup de gens qui, actuellement, ne peuvent pas se le permettre. Le vrai luxe, pour moi, c’est un certain minimalisme. Par choix: de ne pas s’encombrer de trop de possessions matérielles, de ne pas avoir de voiture – je peux en louer une quand j’en ai besoin -, de vivre en pleine ville, à Namur que j’adore, et… de ne pas avoir de jardin. Mes parents m’ont fait tellement tondre la pelouse, quand j’étais ado, que j’en suis venu à détester ça.”

Wallon et Belge, passionnément mais…
Une vie simple et calme, si possible (pas au point d’entendre le gazon pousser)… Avec un peu, beaucoup de chance, quand même. D’ailleurs, il se dit “bolu”: – Chaque fois que ma situation professionnelle se fragilisait un peu, une nouvelle opportunité s’est présentée. Incroyable!
Etre parfait bilingue, ça paie. Après la RTBF – où il avait notamment pu participer à la célèbre dystopie “Bye Bye Belgium” -, il a été engagé par une chaîne de TV flamande, la Vier. Sa connaissance des “Bekende Vlamingen”, les “people” flamands, lui a apporté quelques piges au “Soir magazine” et cela l’a convaincu qu’il pouvait aussi bien s’exprimer par écrit qu’oralement (on confirme). D’où une chronique pendant dix ans dans le plus prestigieux quotidien flamand, De Standaard. Quand la Vier a été en difficultés, c’est RTL-TVI qui est venu le chercher. Avec des changements d’orientation positifs chaque fois que le besoin s’en faisait sentir, de la politique intérieure au reportage solo sur le vif, puis à des enquêtes internationales grand format. Mais sa passion première reste la Belgique:
– Je continue à la sillonner dans tous les sens, je crois bien que je suis passé par toutes les communes du pays. Leur nombre diminue, elles étaient encore 580 il y a quelques années, il n’y en a plus que 565…
Q.- La Belgique rétrécit… au point de disparaître ou, comme disent parfois les Flamands, de se dissoudre comme un sucre dans une tasse de café?
– Oui, c’est un peu ça. Un jour on se réveillera et on se rendra compte qu’elle n’existe plus. Les gens me qualifient parfois d’indécrottable Belgicain, c’est faux; je pense que la démocratie fera ce qu’elle veut – s’il y a une majorité pour arrêter le pays, ce qui n’existe absolument pas actuellement. Mais ce qui m’effraie quand même un peu, c’est l’indifférence totale du nord du pays par rapport à la Belgique. Ils n’en ont plus rien à faire. Ils n’ont pas besoin de nous. Oui, on est pour eux de bons clients, c’est vrai, mais après? Pourtant, nous avons beaucoup plus à leur offrir qu’ils ne le pensent, notre main-d’œuvre qui est quand même qualifiée, des zones d’expansion industrielle, de l’eau en abondance et même notre expertise en matière d’armement aujourd’hui… Sauf que nos demandeurs d’emploi doivent avoir envie de faire un petit peu de route pour aller jusque-là. Il faut qu’ils aient cette mentalité underdog que les Flamands ont toujours. Et nous devons devenir plus exigeants avec nous-mêmes. Quand j’ai travaillé en Flandre, j’avais un directeur qui disait “moi, je ne prends pas de techniciens wallons, ils sont moins bons – un petit peu moins bons”. Mais même un petit peu moins bon, c’est énorme! ça veut dire qu’on ne peut pas compter sur nous à 100% et il faut absolument absolument que, nous, on casse ça… Et qu’on se rende compte que, même au niveau européen, on est plutôt dans la deuxième partie du classement…

La dernière histoire belge
Il vient d’avoir 60 ans; aujourd’hui, c’est jeune. Il dit n’avoir aucun regret sur le plan professionnel. Sauf peut-être, celui de n’avoir jamais présenté un J.T. de façon régulière. Mais c’est vite oublié:
– Pas le temps pour les regrets: à 60 ans, la pire des choses, ce serait de se dire qu’on est fini! Vieillir, c’est une chance, c’est avoir vu beaucoup de merveilles dans sa vie, comme dit Amin Maalouf. La naissance de mes trois enfants en a été une et, au-delà de ça, j’ai eu la chance d’avoir mon troisième garçon quand j’avais 37 ans, ce qui fait qu’il est aux études et toujours à la maison, c’est fantastique le contact avec lui, ça rajeunit…
Son dernier roman est sous-titré “La dernière histoire belge”; pure fiction bien entendu. Il y en aura peut-être d’autres. Il a encore du temps et du papier blanc devant lui. Mais cool, hein! En vrai namurois. Les Flamands, raconte Christophe, ont une jolie formule pour décrire sa ville: “Een stad die onthaast”, une ville qui “déhâte”. Une certaine idée du plaisir de vivre, quoi. Stève Polus
