Il ne laisse rien au hasard

Jérôme de Warzée: “Le Grand Cactus? C’est un groupe de rock!”

Il y a dix ans qu’il tient, ravi, le rôle de chef de patrouille de la troupe de branquignols de la plus déjantée production de la Casa Kafka, alias RTBF.  Dix ans qu’en compagnie d’Adrien Devyver, il anime le célébrissime Le Grand Cactus, qu’il conçoit, scénarise et rédige… de A (pour Absurde) à Z (pour Zot). Vingt pour cent de parts de marché en prime time le jeudi soir, le succès est constant. Jérôme de Warzée ne se demande plus par quel miracle tout ça peut durer. Le miracle, c’est du boulot.

Et il bosse dur, comme jamais depuis le début de cette décennie. “C’est simple, j’ai l’impression que je travaille deux fois plus aujourd’hui qu’il y a quelques années. Pourtant, avec 176 émissions au compteur, on pourrait penser que c’est rodé, qu’on peut lever un peu le pied. Mais c’est 176 fois cent minutes d’antenne, pendant – et après – lesquelles ça peut déraper et foirer… alors, je ne laisse rien au hasard, je contrôle tout, il n’y a pas un mot que je n’aie pas validé.” Pas un mot donc. Surtout les bons, dont il est coutumier.

C’est sans doute l’équilibriste le plus doué du paysage audiovisuel belge mais sa résilience, Jérôme de Warzée la doit d’abord à une force de travail peu commune et à un souci maniaque du contrôle. Il vérifie tout, ne laisse rien passer. Photo © NICOLAS-VELTER_2025

Connus dans toute la francophonie

C’est vrai, mieux vaut être prudent, même si on ne saurait faire une belle omelette sans casser quelques œufs; d’ailleurs le public aime bien quand ça gicle un peu fort, la preuve, l’audience du Grand Cactus caracole dans les sondages. Dans un contexte télévisuel plutôt mollasson – les habitudes de vision changent – l’émission de Jérôme de Warzée, sur Tipik, la 2è chaîne, continue à damer le pion à la concurrence de RTL-TVI et des séries. Grâce aux réseaux sociaux et au streaming internet, elle est même connue dans toute la francophonie: “L’autre jour, Kody m’appelle en vidéo sur Whatsapp, il était dans un taxi au Sénégal, il me dit “tu sais, c’est pas croyable, on est bien connus à Dakar…” le chauffeur se retourne, il me voit sur l’écran et me dit “Alors, de Warzée, ça va bien chez vous?”

Le Cactus réussit à être populaire et piquant sans tomber trop dans le populisme et à échapper aux risques de la vanne qui pique un poil de trop; ça lui est arrivé – rappelez-vous, la polémique autour d’un sketch sur une chanson d’Indochine ou le retrait d’une parodie de Georges-Louis Bouchez -, mais cela reste exceptionnel. Rien d’aussi explosif que le récent “Prépucegate” de l’humoriste Guillaume Meurice sur Benjamin Netanyahou…

Un délire scientifiquement organisé

Ce n’est pas que l’émission ronronne. Au contraire: aux yeux de ceux qui la suivent depuis des années, elle semble même tourner de plus en plus au délire scientifiquement organisé. Les imitateurs y sont toujours plus outranciers (et drôles) et les chroniqueurs déchaînés s’y caricaturent eux-mêmes sans vergogne. Une sorte de pandémonium ultra-coloré, à la Marx Brothers, où seuls Jérôme et son co-présentateur Adrien Devyver semblent conserver un brin de lucidité, tout en faisant semblant de risquer de perdre leur self-contrôle à tout moment. Un peu comme deux compères faisant mine d’être les surveillants dépassés mais complices d’une classe entière d’ados sous protoxyde d’azote. L’impression est aussi fausse qu’un serment de Vladimir Poutine: rien n’est improvisé là-dedans, tout est écrit, sous contrôle: “Tout est très fluide et les téléspectateurs ont le sentiment que c’est de l’impro, du n’importe quoi mais c’est faux, même les fous-rires sont écrits”. Chaque mot, chaque vanne, jusqu’aux faux tweets, est soumis à la productrice de l’émission. Qui ne fait généralement aucune objection, même quand le Cactus se met à piquer… la RTBF, et c’est tout à l’honneur du service public. Aucune pression des politiques qui, pourtant, passent à la casserole (logique) dans chaque numéro et en sortent les plus ébréchés. Moins bêtes qu’ils ne veulent bien en avoir l’air, ils savent que peu importe que la pub soit bonne ou mauvaise, l’important, c’est qu’on parle d’eux.

Dans les coulisses de l'émission-phare de la RTBF photo ©Agustin Galiana

Douze jours de travail pour cent minutes

Aucune autocensure non plus de la part de Jérôme, dit-il, mais il est hyper-attentif à tout ce qui est produit, par lui-même et par ses quatre co-auteurs. La mécanique est d’une rigueur helvétique. Préparer un Grand Cactus demande douze jours de travail aux équipes, depuis la sélection des sujets (“il y a toujours trop d’idées ces temps-ci, l’actualité est dingue”) jusqu’aux tournages des séquences, en intérieur et en extérieur. Pour mettre toutes les interventions en musique et écrire toute l’émission, Jérôme se coupe littéralement du monde. Pendant trois jours pleins, il peaufine les textes, seul dans sa tour d’ivoire. Les comédiens reçoivent leur texte le dimanche soir à J moins trois -, même si certains le découvrent le mercredi midi, pour une diffusion le jeudi soir… Heureusement, ils ont tous du talent, et même beaucoup. Peu d’émissions alignent autant de personnalités qui crèvent l’écran, des Kody, Martin Charlier, James Deano, Damien Gillard, Freddy Tougaux, Tamara Payne, Giroud & Stotz, Livia Duschkoff, David Jeanmotte ou Adrien Devyver. On peut ne pas aimer tout le monde et même en abhorrer l’un ou l’autre, l’ensemble vaut plus que la somme des parties, c’est une équipe de choc.

“On est une vraie troupe. Comme l’était le Splendid, tiens, avant que ses membres ne partent en solo. Des comédiens qui se griment et se costument, c’est devenu rare, en cette époque dominée par le stand-up, le seul en scène. Il doit y avoir 600 humoristes qui font du seul en scène aujourd’hui, alors nous, avec nos vannes de boomers, on fait presque figure de rebelles!  Disons qu’on est comme un groupe de rock, dont je serais le chanteur. Des membres sont partis, ont été remplacés au fil des ans, le groupe s’est bien renouvelé, à 70%. Et je trouve qu’on est tous meilleurs qu’avant.”

Le public semble d’accord avec lui. Faut dire que dix ans de rodage permanent portent leurs fruits, sans compter que les talents du Cactus se sont piqués au tronc bien avant cela. Tout remonte aux débuts de Jérôme de Warzée, en septembre 2010, avec ses chroniques quotidiennes en radio: “La première année, j’en ai fait 190, en solo. Mais le rythme n’était pas tenable, c’était infernal. Pour ouvrir un peu l’écriture, j’ai fait appel à d’autres voix, un peu comme le faisaient André Lamy et Frédéric duBus dans “Votez pour moi”. On m’a parlé d’un imitateur, Fabian le Castel, j’ai commencé avec lui, puis en 2012 avec Kody parce que j’avais besoin d’un ambassadeur namibien pour un sketch. Pour un autre sketch, j’avais besoin d’un supporter du Standard de Liège occupant les locaux, ça a été Martin Charlier, puis… Comme ça marchait très bien, à la RTBF on m’a dit “Pourquoi pas faire ça en télé?” Bref, ça a été le prolongement télévisé des chroniques radio.”

Du Scrabble à l’auto-école

Chroniques qu’il continue par ailleurs, mais plus que deux fois par semaine. Il a beau être hyperactif et super organisé, le temps n’est plus où, outre les chroniques radio, il collaborait (pendant huit ans) avec les Frères Taloche, écrivait pour Virginie Hocq, se démultipliait à l’envi. Trop is teveel. Et ce n’est pas bon pour l’hygiène de vie, qu’il a adoptée très jeune pour rester au top dans les compétitions de Scrabble dont il a été Champion de Belgique par trois fois. Il ne se paye pas de mots mais le Scrabble, on ne s’en rend pas compte, c’est du sport quand on le pratique en pro: “C’est vrai, c’est peu connu, le Scrabble est peu médiatisé. Mais il faut un sérieux contrôle de soi quand on joue un tournoi sur table et qu’il y a 900 personnes derrière vous: un point en moins et la partie est foutue. C’était très prenant, je passais sept heures par jour dans l’univers des mots. Et j’étais moniteur d’auto-école pour arrondir les fins de mois, parce que le Scrabble ne suffisait pas.”

– C’est baroque, l’auto-école dans votre CV. Une expérience inutile pour la suite?

– Au contraire, ça m’a responsabilisé et en même temps, m’a appris le lâcher-prise. Parce que c’est dangereux, on ne se rend pas compte, j’ai bien failli mourir dans des accidents. Pas à cause des élèves, très prudents, mais à cause des autres automobilistes, qui font n’importe quoi… C’était une autre vie.

Sa vraie vie, ça a été l’écriture, les mots. Mais pas d’emblée. Le don inné de poser un regard désabusé, mais aigu, sur l’imbécillité du monde, il l’avait dès le départ. Il l’a toujours et, en passant, déteste l’étiquette de “surréalisme à la belge” qu’on colle souvent sur nos lasagnes institutionnelles: “C’est une expression qu’on emploie pour masquer nos conneries, rien de plus”. Mais avoir les mots qui brillent, et pas de diplôme pour les faire reluire, ça ne suffit pas à assurer un avenir. Il n’était pas bon élève et même pas fan de littérature mais, à l’âge de 18 ans, il a reçu en cadeau le livre de Pierre Desproges, Vivons heureux en attendant la mort. “Un choc total, je me suis demandé “Mais comment on peut écrire des choses pareilles?” Et j’ai dévoré tout Desproges, absorbé tous ses écrits, ses spectacles en vidéo, sans l’avoir jamais vu de son vivant, hélas…”

Comme maître étalon, il y a pire. Aujourd’hui encore, Jérôme se reconnaît dans les héritiers de Desproges, à l’instar de Gaspard Proust, Paul Mirabel ou Blanche Gardin qui, malheureusement, vient de fermer les vannes suite à une polémique.

– Vous seriez de ceux dont on dit qu’ils tueraient père et mère pour un bon mot?

– Tuer? Oh non! Mais sérieusement blesser, je ne dis pas…   Stève Polus

Photos © Le Grand Cactus et Nicolas Velter

Retrouvez en 2026 cet article dans ID-Mag

La troupe du Grand cactus au complet
Adrien et Jérôme entourant le recordman belge des ventes de livres, le Dr Philippe Boxho

EN SPECTACLE EN 2026
Toute l’équipe du Grand Cactus sera au grand complet en spectacle en juin 2026, le 11/6/2026 sur la scène du Zénith de Lille et le 20/6 sur celle de l’ING Arena au Heysel.

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