Il infuse la science par la bonne humeur
Fabrizio Bucella ou comment être sérieux sans se prendre au sérieux
Le Prof. Fabrizio Bucella, c’est LE scientifique devenu phénomène médiatique, version belge 2.0. La cinquantaine, le crâne poli comme un genou et une minceur d’ascète, 67 kilos tout habillé avec le cache-poussière blanc de labo par dessus le veston-cravate. Il faut le voir bondir comme un ludion en expliquant au tableau les gaîtés de la physique. Dans la bonne humeur, le message passe mieux ainsi. Ses étudiants de l’U.L.B. adorent, son audience de 900.000 followers des réseaux sociaux s’étend chaque jour, il est désormais invité des Pigeons et du Grand Cactus (R.T.B.F) comme des Grosses Têtes de Laurent Ruquier, à R.T.L. Et sort un livre, au titre alléchant: “Comment gagner à pile ou face”…
La recette de ce buzz qui tourbillonne comme la barbapapa à la Foire du Midi tient sans doute un (tout petit) peu de l’accent bruxellois qu’il conjugue avec la volubilità di una conversazione italiana et de ce “Salukes” rituel sur lequel il conclut ses capsules vidéo short sur YouTube et Facebook. D’où il vient, ce Salukes ?
– Salukes, c’est le “ke” rajouté en diminutif mignon en flamand, comme Mamoerkes ou Ballekes. En fait, c’est venu d’un souvenir de jeunesse, des copains d’école avec qui on se quittait en lançant la fameuse expression “Saluut en de kost, en de wind van achter” (*), par laquelle les Bruxellois se souhaitaient un bon voyage. Mais ce n’est rien de plus, soyons sérieux !
Et sérieux, le Professore Bucella l’est, quand il enseigne logique formelle, mathématiques et physique à un très haut niveau. Mais être sérieux, sans se prendre au sérieux, est précisément une des raisons de son succès. Comme le dit une célèbre citation de Mikhaïl Boulgakov, “Il faut reconnaître que, parmi les intellectuels, on rencontre parfois, à titre exceptionnel, des gens intelligents…”
Aussi à l’aise sur les plateaux T.V. (ici, au Grand Cactus, photo Martin Godfroid) que dans son auditorium de l’ULB, il Professore Bucella se révèle d’une créativité ébouriffante dans les vidéos qu’il diffuse par dizaines sur les réseaux sociaux.


Le quantique des quantiques
L’intelligence, ici, est d’être intelligible en passant par le clin d’œil et l’humour. Comme dans la rencontre célèbre entre Albert Einstein et Charlie Chaplin, alias Charlot: “Ce que j’admire le plus dans votre art, disait Einstein, c’est son universalité. Vous ne dites pas un mot, et pourtant le monde entier vous comprend.” A quoi Chaplin répondit: “C’est vrai, mais votre gloire est plus grande encore: le monde entier vous admire, alors que personne ne vous comprend.” Richard Feynman, prix Nobel de Physique 1965 pour son apport fondamental en électrodynamique quantique, avait cet humour-là. Lui qui avait dit, en cette même année 1965, “Je pense qu’on peut affirmer sans prendre de risque que personne ne comprend la mécanique quantique”… Il a fallu du temps pour le détromper. De fait, plus d’un siècle pour que la physique quantique (ses bases remontent à… 1906) percole dans les esprits, jusqu’à l’effet de mode de ces dernières années.
– A tel point, dit Fabrizio Bucella, qu’une célèbre marque de parfumerie et de cosmétiques avait lancé une campagne de pub sur les soi-disant effets quantiques d’une de ses crèmes… C’était du grand n’importe quoi, ils ont dû retirer la publicité devant le tollé qu’elle avait causé dans la communauté scientifique !
Aujourd’hui, on arrive à expliquer la physique quantique au grand public, grâce à des vidéos (il l’a fait, elles sont visibles sur YouTube). Elles font partie de ce qu’il appelle “la physique qui fait rêver”, celle qui emmène l’imagination vers des lendemains… comme on ne pouvait imaginer autrefois et qu’on commence à envisager à l’heure actuelle :
– La science d’aujourd’hui, c’est la magie d’hier. Et la magie d’aujourd’hui, c’est la science de demain. Il y a cent ans, on ne pouvait conceptualiser notre société, interconnectée en un éclair.
Mais la cape d’invisibilité imaginée par J.K. Rowling dans Harry Potter, on l’aura d’ici la fin de ce siècle, car déjà aujourd’hui avec des nanomatériaux on réussit à courber la lumière.
Le bâton magique de Gandalf dans Le Seigneur des Anneaux de Tolkien, il brise un pont de pierre juste d’un coup : la science est à deux doigts de créer un tel instrument, par exemple avec un maser (équivalent du laser mais avec des micro-ondes) qui entrerait en résonance avec la structure cristalline de la roche pour, littéralement, la fracturer.
Que penser de l’hypothèse selon laquelle nous vivrions dans une simulation?
Cette spéculation se base sur un argument probabiliste très puissant. Imaginons qu’une civilisation future soit capable de produire une simulation, dans ce cas elle pourrait en produire des milliers. Il y aurait ainsi un nombre énorme de simulations et une seule réalité. La conséquence coule de source : il y a plus de chances qu’on vive dans une simulation que l’inverse. C’est vertigineux. Parfois, il ne vaut mieux pas trop y penser avant de s’endormir sinon on ne s’endort pas…

Pourquoi un smartphone devient-il plus lourd quand on le charge?
Cette physique-là, celle qui propulse l’esprit dans la stratosphère, il y consacre environ la moitié de son abondante production audiovisuelle. L’autre moitié est dédiée à la “physique du quotidien”. Des sujets parfois loufoques, mais toujours traités avec une rigueur scientifique absolue. Ils sont une cinquantaine au sommaire de son livre, “Comment gagner à pile ou face”. Des classiques, “Pourquoi une tartine tombe-t-elle toujours du côté de la confiture?” ou “Faut-il mettre le rouleau de papier toilette par le dessus ou par le dessous?”. D’autres qui le sont moins : Pourquoi le spaghetto ne se brise-t-il jamais en deux morceaux? Pourquoi prend-on toujours la mauvaise file? Pourquoi un smartphone devient-il plus lourd quand on le charge? Le temps s’écoule-t-il plus lentement dans un avion? Comment démontrer que tous les corbeaux sont noirs en restant dans sa chambre ? Et tutti quanti.
C’est très, très varié, amusant et inattendu. Les sujets viennent de ses cours, de recherches personnelles, souvent aussi de demandes de ses étudiants ou encore de collègues professeurs, qui apprécient l’efficacité didactique de la vidéo.
– Au début, ça passait un peu inaperçu mais, à présent, je reçois pas mal d’e-mails de collègues pour me proposer tel ou tel sujet. Tous ne sont pas possibles, témoin une explication du Boson de Higgs, qui a valu un Prix Nobel à ses co-découvreurs de l’U.L.B., Brout et Englert, qui ont été mes professeurs… Pour le reste, je vis seul, comme je ne suis pas fou de séries ou de TV, je surfe sur le net, je lis beaucoup de livres de science. Au détour d’une page, il y a toujours un sujet qui pose question, qui éveille la curiosité. Quels qu’ils soient, trouver leur solution me fait ressentir ce qu’on appelle “l’effet Eurêka” du principe d’Archimède, le plaisir intense qu’on éprouve à la découverte…
Connaissez-vous le théorème de la raquette de tennis?
Il n’y a pas de petit sujet, il n’y a que de grandes explications. Tenez, la vraie raison pour laquelle, par exemple, on réussit des ricochets sur l’eau et on en rate d’autres? Elle tient au fait que le caillou doit être lancé avec un angle magique de 20 degrés et doit avoir son moment gyroscopique à l’opposé de son axe de rotation principal. C’est une application du “théorème de la raquette de tennis”, expliquant comment être sûr de rattraper la raquette lancée en l’air et qui pivote sur elle-même. Bien entendu, exposé comme ça, on n’y pige que dalle. Mais quand Fabrizio Bucella le démontre en vidéo, c’est beaucoup, beaucoup plus clair… Au fond, comme les cailloux, lui aussi va de ricochet en ricochet, rebondissant d’un sujet à l’autre comme une bille dans le flipper de la connaissance. Il se dit aiguillonné par le “syndrome de l’imposteur”, cette inquiétude sourde qu’on a au fond de soi qui vous fait vous questionner sur votre légitimité à affirmer, à écrire ceci ou cela. Tout le monde ne l’a pas, lui bien. Avec le regard d’enfant qu’il a gardé pour toutes les merveilles de la science, ça ne lui réussit pas mal du tout.
Et ce serait encore mieux, sans doute, s’il avait une équipe autour de lui. Ces vidéos courtes qui font de lui une vedette, il les réalise seul avec un vidéaste, depuis deux ans à peine. De quoi rêver un peu, peut-être, des magistrales mises en scène d’émissions de légende comme les “Mythbusters” du Discovery Channel américain, ou du “Monde de Jamy” de Jamy Gourmaud. Des budgets inaccessibles. Pour l’instant ? Ceci dit, si, comme dans son livre, on peut répondre à la question « Pourquoi 1 = 2 », on peut rêver, non? Stève Polus
(*) Comme dans tant d’expressions bruxelloises, il y a un peu de tout dans celle-ci. De l’espagnol, « Salud », santé. Du flamand, « en de kost », et de quoi manger. « en de wind van achter », e t le vent arrière. Qu’on peut comprendre par celui qui vous souffle dans les voiles ou celui qu’on souffle par derrière…
Comment gagner à pile ou face ? Et autres énigmes scientifiques ébouriffantes, 158 pages, est publié chez Alary Editions.
Photos © Bernard Demaison, Félix Francotte, Martin Godfroid, Fabrizio Bucella
Retrouvez cet article dans ID-Mag
